Parti courir: 300 canards et moi

Parti courir: 300 canards et moi

Parti courir

Je suis parti courir. Départ de la cour du garagiste où je venais de laisser l’auto pour le changement de pneus. Je me relis et je trouve que ça fait un peu « Les pays d’en-haut ». Genre je laisse le cheval chez le forgeron et je marche cinq milles pour retourner dans mon rang. Certain que les forgerons n’offraient pas un service de charrette de raccompagnement. Pas de chevaux de courtoisie non plus.

Le garage est en bordure de la bande du canal de Chambly, un de mes trajets favoris. J’y ai donc laissé les clés et je suis parti à la course. Sous le regard un peu surpris du mécano. Il a dû s’imaginer que je lui laissais une auto volée ou que j’étais vraiment allergique aux factures.

Une dizaine de degrés, une bruine tenace. Un temps de canard. Ça tombe bien, les principaux intéressés avaient répondu à l’appel. Plusieurs centaines qui pataugeaient dans le reste d’eau du canal dont les écluses sont pour l’instant fermées à la navigation.

Pour les canards, le canal c’est un combo « buffet chinois/dortoir ». Le « All You Can Eat » du palmipède. En plus, pas d’effort à fournir, l’eau y est stagnante. Repos bien mérité quand on considère qu’ils passent la majeure partie de la journée sur le Richelieu. Dans le courant, pour eux, c’est une session de spinning de huit, dix heures. Tous les jours.

Comment ça se fait que les canards n’ont pas des gros mollets?

J’ai essayé d’arriver aussi doucement que possible. Le temps de saisir quelques conversations. Je ne savais pas qu’ils s’intéressaient à la politique. Je jurerais que je les ai entendus commenter les dernières nouvelles à propos de la Covid, « Nous avons tourné le coin ». Les canards semblaient plus que sceptiques : « Coin? Coin! Coin!!! »

Malgré mon bon vouloir, ils ont fini par me remarquer. Certains ont bien essayé de plonger mais, dans 30 centimètres d’eau, y’a toujours un bout qui dépasse. Alors Ils se sont poussés vers l’autre rivage, moitié flottant, moitié marchant.

Finalement, comme je les voyais toujours, je leur ai fait honte. Ils se sont dit que si un humain faisait de l’exercice par ce temps et à cette heure, pas le choix, faudrait bien qu’ils s’y mettent aussi.

Alors ils se sont envolés en faisant la baboune, pour les quelques centaines de mètres qui séparent le canal de la rivière. Ils sont passés au-dessus de moi en jasant comme le canard dans les romans policiers de Louise Penny, celui dont tous les personnages disent qu’il est mal engueulé. Il marche en marmonnant : « fuck, fuck, fuck, fuck ». Multipliez ça par environ 300.

Comme quoi, même pour des canards champions de spinning, un lundi matin, ça reste un lundi matin.

Parti courir

Parti courir

Parti courir

Courir après une p’tite fille

Je suis parti courir. Encore. Je cours aux deux jours et ça parait, autant sur la distance que sur la vitesse. Je reviens progressivement là où j’étais quand je courais avec assiduité, genre préparation annuelle pour le Grand défi Pierre Lavoie.

Le temps est nuageux, juste assez frais. Je zigzague de deux mètres en deux mètres avant d’arriver à une piste cyclable pas mal moins achalandée et là, je suis vraiment sur une bonne lancée. Après quatre kilomètres, courte pause quand je me fais dépasser. Par une p’tite fille. Une dizaine d’années, queue de cheval, bandeau, manteau et espadrilles roses. Une p’tite fille.

Elle me dépasse, juste comme moi j’ai prévu reprendre la course, ce que je fais sans hésiter. C’est là que ça dérape. Elle est cinq mètres devant moi. Et on court exactement à la même vitesse! Pareil, pareil. Je vous laisse quelques instants pour visualiser la scène : la p’tite fille en rose qui court, suivie, à cinq mètres, par un bonhomme d’air un peu louche, lunettes noires même s’il ne fait pas soleil, qui reste toujours précisément à la même distance.

Il s’écoule environ cinq secondes pendant lesquelles je trouve ça amusant avant que je réalise « Mon dieu, je cours après une p’tite fille! ».

Je. Cours. Après. Une p’tite fille!

Je suis pris. Si j’accélère, je vais me casser pour la finale, si je ralentis, je brise mon rythme et ce n’est souhaitable. On dépasse un groupe de marcheurs qui doivent sûrement se poser quelques questions. Elle, elle ne change pas de rythme, on est comme deux voitures sur le « cruise control » qui se suivent sur l’autoroute.

Ça roule dans ma tête, pas le temps de penser à ma respiration, je suis dans les aspects moraux, légaux, sociaux de l’affaire, l’impression que ça dure très longtemps. Mais… mais… mais, juste à ce moment-là, la p’tite fille décide de s’arrêter et repartir dans l’autre sens. Problème résolu!

Je la croise. Un peu pour m’excuser, je lui dis en passant « on court à la même vitesse! ». Elle regarde et dans ses yeux c’est très clair : « je ne me venterais tellement pas de ça… ». C’est vrai qu’elle a dix ans, peut-être son premier jogging et elle porte un encombrant manteau. Rose. Force est d’admettre qu’on ne parle pas d’un moment de gloire. Disons que mettre la musique de Vangelis dans Chariots of Fire (vous savez le moment où les gars courent sur la plage?) comme bande sonore des dix dernières minutes, ça serait nettement exagéré.

Mais bon, l’honneur est sauf. En fait, disons plutôt que le déshonneur est évité. De justesse. Et je retiens la leçon. La prochaine fois qu’il y a une mini coureuse en rose dans un rayon de 100 mètres, je me sauve!