Parti courir

Une défaite classique, post-moderne, contemporaine

Je suis parti courir. Sur la rue Racine à Chicoutimi. Dans ma tête, à l’époque où la ville s’appelait encore Chicoutimi (Saguenay, Seigneur…) et la rue Racine vibrante. Il y avait Chez Georges, où se tenait toute la classe politique, Laflamme le tailleur et Bégin le vendeur de chaussures, le siège social des magasins Continental et, un étage au-dessus, CJMT, la station de radio où je travaillais.

J’ai reçu la semaine dernière un cadeau qui m’a ramené à cette époque. Un T-Shirt portant le logo du magasin La Boite à musique. Yves Hébert, m’avait annoncé « une surprise », celle-là était de taille.

Car sur la rue Racine, il y avait aussi La Boite à musique. La boutique de disques de deux collègues et amis de CJMT, Yves Hébert et Louis Trépanier.

Une vraie boutique, avec des vrais disques en vinyle. Pas de la musique « dématérialisée » qu’on loue en ligne. Un local, des présentoirs, des posters de groupes, des clients, une caisse avec des billets de banque. La totale.

La boutique appartenait à des chums, j’y allais souvent. Tellement qu’ils ont fini par me faire une offre : y travailler quelques heures par semaine, rémunéré en disques. « Travailler », était beaucoup dire. Repartir avec une brassée de disques, trop beau pour être vrai.

Ne pas payer les disques encourage à essayer des affaires, quitte à ce que ça devienne une pochette-ramasse poussière. J’ai découvert comme ça Joe Jackson, Chuck Mangione, Keith Jarrett, un paquet de musiciens ayant partagé une session de studio avec Neil Young ou James Taylor et aussi, Steve Reich.

Steve Reich c’est un grand nom de la musique « minimaliste ». Particulier, intéressant, vraiment pas pour tous les goûts. Les experts le décrivent comme classique, post-moderne, contemporain (une autre façon de dire « pas pour tous les goûts »). Il venait de sortir l’album Tehillim : côté A, 17 minutes 25 secondes interrompues d’une phrase musicale d’inspiration traditionnelle juive, répétée en décalage. Côté B… pas mal la même affaire.

Dieu sait pourquoi, j’aimais ça Tehillim.

Un bon samedi, arrive à la Boite à musique un client régulier. Le gars arbitre dans ma ligue de balle-rapide. Il me demande ce que j’écoute ces temps-ci, je pars sur Tehillim : « Tu vas aimer ça, c’est spécial mais je te dis, c’est accrocheur ». Il est ressorti avec l’album. Les ventes de Steve Reich venaient d’exploser à Chicoutimi.

Deux jours plus tard, match de balle-rapide à Jonquière (Saguenay, Seigneur…). Mon acheteur de l’album Tehillim est justement d’office derrière le marbre.

Je fais une parenthèse. On jouait, dans la région, un gros calibre de balle-rapide. On prenait ça au sérieux, il y avait de bons athlètes sur le terrain. Mon équipe comptait sur deux excellents lanceurs, Yvon et Roger. Avec ces gars-là, la balle arrivait vite et précise. Il fallait tous avoir les yeux grands ouverts, le frappeur, le receveur et… l’arbitre.

L’arbitre, justement :
– Hey, Steve Reich, comment tu trouves ça?
– Sérieux? Tehillim? C’est quoi c’t’affaire-là? Méchante musique de pas d’allure!
Un #@#&*%@# de gaspillage!

Un client, disons, déçu. Sans connaissance, serait peut-être plus proche de la réalité. OK, en beau calvaire. Le disque, lui, il l’a payé.

La partie va commencer. Mauvais timing, c’est moi le receveur. L’arbitre se positionne, le visage quelques centimètres au-dessus de mon épaule. Il marmonne quelque chose à propos de Steve Reich. Rien de bien positif.

Premier lancer, en plein centre du marbre : Balle! Bon, une erreur ça arrive. Deuxième lancer, même chose : Balle! Troisième lancer, encore : Balle! Le frappeur et moi on regarde l’arbitre. Le frappeur se trouve chanceux. Moi, je réalise que ce match va se jouer style « classique, post-moderne, contemporain ».

Toute la soirée, la zone des prises a été comme la musique de Steve Reich : minimaliste. On a perdu, évidemment. Je n’ai pas senti utile d’expliquer pourquoi à mon lanceur. Il a quitté le terrain croyant avoir été battu par « Shipshaw Électrique » et un mauvais arbitre.

Moi seul connaissait la vérité : un compositeur américain d’origine juive, né à New-York et habitant à Berlin s’était invité, bien malgré lui, dans un match de balle-rapide au Saguenay.

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