Andréanne Poisson Robert

Nico court tout devant le peloton. Ses petits shorts flottent au gré de ses mouvements fluides. Lui, il est né pour courir. En fait, il ne court pas, il vole. J’attends incessamment une intervention de la NASA: objet volant non identifié se baladant illégalement au parc Pélican…

Il nous a convaincus de nous inscrire au club après qu’on ait celé notre fameux pacte avec Joël et Marie. Je l’entends encore s’exclamer : Engagez-vous! Des intervalles, ça tient en forme, qu’il disait… Je me suis fait avoir comme un légionnaire romain dans Astérix.

− Quand ça fait mal, on en remet une couche! s’époumone le coach entre deux coups de sifflet. Il porte fièrement des bas de compression turquoise jusqu’aux genoux. Sa voix doit gagner deux tons avec tout le sang comprimé dans ses mollets. Marc Hervieux en serait jaloux.

− Joanie, tu arrêtes de compter les nuages et tu lèves les genoux plus hauts.

Merde, moi qui pensais m’être positionnée stratégiquement derrière l’arbre pour échapper à l’œil du lynx. Échec total. Me voilà à découvert. L’odeur de ma peur m’a trahie. Le coach la sent à des kilomètres à la ronde.

Up, up je lève les pieds. Encore deux intervalles. Il fait une chaleur écrasante et on court depuis plus de 40 minutes autour de la piscine municipale!! Notre entraîneur a dû suivre sa formation à Guantanamo. Chaque fois que je passe devant les grilles de la piscine, il y a cette même gamine qui mange son cornet de crème glacée avec une lenteur exaspérante. Je me surprends à espérer qu’elle se foule le poignet et que sa boule choco-vanille tombe et roule vers moi. À regarder mes collègues dans le peloton, les couteaux voleraient bas, ne serait-ce que pour une lichette du Saint Graal. Il n’y a que Nico l’air de rien, qui semble s’amuser. Il n’a pas, contrairement aux simples mortels, les jambes recouvertes de bouette, d’immenses auréoles sous les bras et le visage crispé d’avoir frappé un mur. J’envie mortellement Marie et Joël qui sont partis « se ressourcer » près d’une plage au Nicaragua.

Enfin, plus que 25 mètres. Je me permets même un petit sprint pour rattraper Nico, question d’honneur. Il me regarde en souriant. Je le dépasse avec l’énergie de l’orgueil. Wahhoo! Je tombe pratiquement dans les bras du Coach. Étonné par mon arrivée peu gracieuse, il s’exclame tout de même : Bravo les Autruches! C’est maintenant l’heure de la surprise.

Une surprise! Ne me dites pas que Coach Guantanamo en personne nous aurait apporté une bière froide! Finalement, je l’aime bien le bonhomme. Derrière sa moustache de dictateur se cache un homme au grand cœur.

− Vous me faites deux montées de la butte en R4 et c’est ma fille qui chronomètre.

La gamine choco vanille s’approche, le visage collant de crème glacée, un sourire sadique aux lèvres. Je n’en reviens pas! C’est sa fille! Comme quoi, la pomme ne tombe jamais loin du geôlier. Et c’est reparti pour un tour!

Faut toujours se méfier des surprises, me glisse Nico à l’oreille. Ouais mes pauvres jambes commencent à le comprendre. Hop hop une dernière montée, les cuisses en feu.
− À la semaine prochaine, coach!

Dans le fond, j’aime ça souffrir. Surtout quand c’est fini.

 

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