Courses Folles | Épisode 2 – Le Club de Course

Courses Folles | Épisode 2 – Le Club de Course

Andréanne Poisson Robert

Nico court tout devant le peloton. Ses petits shorts flottent au gré de ses mouvements fluides. Lui, il est né pour courir. En fait, il ne court pas, il vole. J’attends incessamment une intervention de la NASA: objet volant non identifié se baladant illégalement au parc Pélican…

Il nous a convaincus de nous inscrire au club après qu’on ait celé notre fameux pacte avec Joël et Marie. Je l’entends encore s’exclamer : Engagez-vous! Des intervalles, ça tient en forme, qu’il disait… Je me suis fait avoir comme un légionnaire romain dans Astérix.

− Quand ça fait mal, on en remet une couche! s’époumone le coach entre deux coups de sifflet. Il porte fièrement des bas de compression turquoise jusqu’aux genoux. Sa voix doit gagner deux tons avec tout le sang comprimé dans ses mollets. Marc Hervieux en serait jaloux.

− Joanie, tu arrêtes de compter les nuages et tu lèves les genoux plus hauts.

Merde, moi qui pensais m’être positionnée stratégiquement derrière l’arbre pour échapper à l’œil du lynx. Échec total. Me voilà à découvert. L’odeur de ma peur m’a trahie. Le coach la sent à des kilomètres à la ronde.

Up, up je lève les pieds. Encore deux intervalles. Il fait une chaleur écrasante et on court depuis plus de 40 minutes autour de la piscine municipale!! Notre entraîneur a dû suivre sa formation à Guantanamo. Chaque fois que je passe devant les grilles de la piscine, il y a cette même gamine qui mange son cornet de crème glacée avec une lenteur exaspérante. Je me surprends à espérer qu’elle se foule le poignet et que sa boule choco-vanille tombe et roule vers moi. À regarder mes collègues dans le peloton, les couteaux voleraient bas, ne serait-ce que pour une lichette du Saint Graal. Il n’y a que Nico l’air de rien, qui semble s’amuser. Il n’a pas, contrairement aux simples mortels, les jambes recouvertes de bouette, d’immenses auréoles sous les bras et le visage crispé d’avoir frappé un mur. J’envie mortellement Marie et Joël qui sont partis « se ressourcer » près d’une plage au Nicaragua.

Enfin, plus que 25 mètres. Je me permets même un petit sprint pour rattraper Nico, question d’honneur. Il me regarde en souriant. Je le dépasse avec l’énergie de l’orgueil. Wahhoo! Je tombe pratiquement dans les bras du Coach. Étonné par mon arrivée peu gracieuse, il s’exclame tout de même : Bravo les Autruches! C’est maintenant l’heure de la surprise.

Une surprise! Ne me dites pas que Coach Guantanamo en personne nous aurait apporté une bière froide! Finalement, je l’aime bien le bonhomme. Derrière sa moustache de dictateur se cache un homme au grand cœur.

− Vous me faites deux montées de la butte en R4 et c’est ma fille qui chronomètre.

La gamine choco vanille s’approche, le visage collant de crème glacée, un sourire sadique aux lèvres. Je n’en reviens pas! C’est sa fille! Comme quoi, la pomme ne tombe jamais loin du geôlier. Et c’est reparti pour un tour!

Faut toujours se méfier des surprises, me glisse Nico à l’oreille. Ouais mes pauvres jambes commencent à le comprendre. Hop hop une dernière montée, les cuisses en feu.
− À la semaine prochaine, coach!

Dans le fond, j’aime ça souffrir. Surtout quand c’est fini.

 

Courses Folles | Épisode 1 – Le pacte

Courses Folles | Épisode 1 – Le pacte

Andréanne Poisson Robert

Je passe les portes de l’université et tombe des nues en voyant la longue file de spectateurs zigzaguant devant la salle Judith Jasmin. L’affiche colorée de la Tournée mondiale du Festival du film de montagne de Banff détonne du gris ambiant des longs corridors.

−Hey Joanie, par ici!

Je reconnais aussitôt mes trois comparses de course. Ils me sourient à pleines dents. Nico domine les autres par sa grande taille élancée, Marie me fait d’énormes signes de la main, accrochant au passage le chapeau du monsieur derrière elle, tandis que Joël se balance d’une jambe à l’autre incapable de rester en place.

−Je n’ai jamais vu autant d’amateurs de plein air au mètre carré, je lance en balayant la salle du regard.

Ils sont facilement reconnaissables avec leur manteau Arc’teryx aux couleurs vives, des bottes Merrell aux pieds et un mélange de noix du randonneur à la main. Ça me fait penser, je dois bien avoir une barre Cliff dans mon sac à dos…

−Je ne peux pas croire que tu n’étais jamais venue. Tu vas voir, il y a une vie avant le festival et une vie après le festival!

Marie, l’éternelle optimiste, a toujours une anecdote amusante à raconter, même en courant. Tellement qu’elle a fini la Color Run la langue multicolore, ce qui nous a fait rire pendant des jours.

Les lumières s’éteignent et dès les premières images de la bande-annonce, je sens mon poil de bras se hérisser. Je suis hypnotisée par les images à couper le souffle, les athlètes au sommet de leur art et la musique parfaitement rythmée. Skieurs, grimpeurs, cyclistes, coureurs, surfeurs, tous les amoureux de plein air se surpassent et m’envoient une dose d’adrénaline rarement ressentie au cinéma.

Deux heures plus tard, j’ai à peine eu le temps de reprendre mon souffle que les rideaux en velours rouges se referment. Les spectateurs, la tête pleine de projets, se dirigent vers la sortie. J’enfonce ma tuque sur ma tête et repense aux paroles de Marie. Effectivement, il y a une vie avant et une après le festival.

Une petite neige tombe sur la rue St-Denis et on décide de prolonger la soirée au Saint-Houblon. Notre table près de la vitre nous permet d’observer la faune montréalaise du samedi soir.

−Mon court-métrage préféré c’est celui de l’homme de 97 ans qui court le mont Washington année après année, en souvenir de sa femme décédée.* Dire qu’à 30 ans, je trouve mon corps lent à récupérer. C’est un méchant phénomène, s’exclame Nico après une gorgée de bière.

−On sait bien, tu ne peux pas courir sans tes bas de compression ni ta crème analgésique. Ça va être beau à cet âge-là, se moque Marie.

− N’empêche, ça nous met une pression énorme des gens comme ça. En plus d’être un athlète à plus de 90 balais, faut aussi être romantique, soupire faussement Joël.

Après une soirée aussi intense, je me sens gonflée à bloc et prête à courir un ultra marathon.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, Nico dit :

− On devrait se trouver un défi à relever.

Chacun acquiesce. Je tourne machinalement les pages du programme du festival à la recherche d’inspiration, lorsqu’ une bourrasque glaciale fait soudainement virevolter nos serviettes de table. Deux touristes viennent d’entrer dans le bar et s’empressent de refermer la porte. Ils ont l’air de deux Quasimodos avec leur gros sac à dos recouverts de neige. Je souris en remarquant qu’ils sont tous deux en running en plein hiver.

− Ça y est je l’ai! On se donne un an pour compléter une course sur chaque continent, je m’écrie.

Les autres me dévisagent. Puis je reconnais dans leurs yeux l’étincelle d’excitation qui précède un défi à surmonter.

−Et puis, pas n’importe qu’elle course, elle doit être originale! précise Nico.

−Comme quoi? J’ai mal au cœur juste à repenser à la Choco course.

−Il y a la course de Un kilomètre en talon haut. Je te verrais bien en escarpin Joël! je rigole.

−Ou celle des serveurs à Paris… Ça va être beau, Joanie n’est même pas capable d’apporter un verre d’eau sans qu’on ne sorte nos parapluies.

Toujours enivrée par les courts-métrages et par l’alcool, je dis d’un ton solennel :

−À notre année de courses folles!

On lève nos peintes de bières et scellons notre pacte en buvant une longue gorgée. Que l’aventure commence!

*For the Love of Mary – 2018