C’est mon 5ème marathon. Le dernier date d’octobre 2019. Je peine encore à réaliser que nous ayons dû patienter tout ce temps avant de renouer avec un 42.2 officiel. Peu importe, deux ans plus tard et près de 7 000 kilomètres d’entraînement dans les jambes, me voici sur la ligne de départ à Val-David.

Le plan est simple; parcourir 42,195KM en 2hrs45, soit 3:55/KM. Or, courir un marathon à cette vitesse est en effet simple sur papier, mais ce n’est pas facile. Il y a une différence.

L’organisation est bien rodée et le départ est donné à 8hrs00 pile. Mon ami Mathieu et moi avions déjà convenus de courir ensemble. On se permet quelques dépassements dans les premiers mètres et on fait tôt de remarquer deux gars de Sherbrooke qui courent ensemble au loin. Ils semblent bien déterminés à courir côte à côte. Arrivés à leur hauteur, Mathieu et moi leur lançons quelques mots et des encouragements. Ils nous laissent ensuite filer.

Mathieu et moi échangeons sur la beauté du paysage à plusieurs endroits. Le pace est rapide, mais la descente se fait sentir. L’effort perçue est négligeable et la température est idéale. Un coureur se joint graduellement à la conversation. Il reste quelques kilomètres avec nous et vers la marque du 12 ou 13ème il décide de ne pas suivre l’allure imposée. La suite des choses lui donnera raison parce qu’il terminera la course devant nous en 2hrs45:00:00. Je sais ce que vous vous dites, il aurait effectivement au moins pu faire un sous la barre des 2hrs45 s’il n’avait pas été aussi rigide ave les chiffres ronds. Le pauvre… 😉

Un autre coureur, Philippe, se met aussi à échanger avec nous. Je le qualifierais de coureur expérimenté. Il jouera au Yo-yo avec nous aux aléas de notre allure et des descentes sur le parcours. Sa femme l’attend au 17ème kilomètre pour lui donner sa  »boisson de mon’oncle », selon ses dires. À ce stade, au 17ème, ma montre m’indique une allure moyenne de 3:49/km depuis le départ. C’est bien plus rapide que ce que je souhaitais. Je commence alors à jongler avec l’idée de ralentir, bien que les sensations soient encore excellentes. Je décide finalement de laisser filer Mathieu aux alentours de la demie. Il semble bien  »en jambes », comme on dit. Je passe ainsi sur le tapis du 21.1K en 1:22:09, sur la cible. Ça va toujours et j’essaie de rester concentré sur les sensations et la forme. Philippe et moi jouons encore au Yo-yo et vers le 24ème un des coureurs de Sherbrooke revient de l’arrière et me dépasse en trombe. Cela faisait un moment que je n’avais pas regardé ma montre. Ouf! La réalité est brutale car je suis un peu au-dessus de 4:00/KM et ma moyenne affiche maintenant 3:53/KM. C’est toujours sous l’objectif, mais je sens le doute m’envahir. Philippe me dépasse aussi…pour de bon. Ouch! Je suis au 25ème et ça ne va plus.

Je réalise que je bloque à +-4:05/km et que ma concentration est fragile. Je sais que l’objectif me glisse entre les doigts. C’est la première fois que je me sens de la sorte aussi tôt dans un marathon. Je panique!

Les kilomètres défilent et je me rends compte que je ne suis pas seul dans cette situation. Un ami coureur apparaît à quelques mètres devant moi. Il marche. À sa hauteur, je le convaincs de s’accrocher un peu, mais j’entends à nouveau ses souliers qui arrêtent derrière moi. Il terminera tout de même la course en moins de 2hrs53.

Je recentre mes pensées et je me résous à terminer cette course du mieux que je peux. Ma montre affiche maintenant une moyenne de 3:56/KM après 30K. Je révise mon objectif, soit de terminer sous la barre des 4:00/KM. Malheureusement, l’essence dans le réservoir est presque à sec et je ne réussis pas à enfiler les kilomètre plus rapidement que 4:20 à 4:27/km aux alentours du 35ème kilomètre. Cet objectif sera aussi placé aux ordures. Avec si peu que 5 kilomètres à parcourir, je décide de viser tout simplement un record personnel, un P.B. comme on dit dans le milieu. Les 2hrs53:16 de 2019 ne devraient pas être trop difficiles à battre et j’essaie de terminer cette course le plus dignement possible.

Le calvaire s’achève, l’arche d’arrivée pointe le bout de son nez.

Mon chrono: 2hrs51:04.

Je reprends tranquillement mes esprits et le brouillard dans mon cerveau laisse rapidement place à de l’incompréhension. Je m’en veux, mais le sort en est jeté. C’est le résultat que j’aurai cette année.

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Nous sommes 4 jours plus tard. J’écris ce récit de course depuis une bonne heure maintenant. Nous sommes 4 jours plus tard et l’incompréhension est encore omniprésente chez moi. Je revois sans cesse la course dans ma tête et j’identifie çà et là les moments où j’aurais dû agir différemment. J’ai l’impression, pour la première fois, d’avoir subi un marathon plutôt que de le vivre…

D’un autre côté, j’ai aussi l’impression que le marathon m’a laissé une chance en me permettant un P.B. Je me plais à penser que c’est comme s’il voulait me prévenir que la prochaine fois que je ne respecterai pas sa distance en le défiant tôt dans la course il n’hésiterait pas à me casser en deux. J’ai payé le capital et les intérêts de mon départ ambitieux dimanche dernier, mais je n’ai pas le droit d’être fâché en ayant en poche un record personnel. Ce serait vaniteux.

Je sais une chose cependant; j’aime la course à pied, mais j’aime encore plus la distance du marathon. Je sais aussi que j’ai un rendez-vous avec cette de bête-là au printemps 2022. J’ai maintenant un compte à régler avec elle et elle vient de réveiller en moi ce désir de la remettre à sa place à la suite des durs mois d’hiver qui s’en viennent.

Repose-toi petite bête. Repose-toi bien, car dans quelques semaines reprendront les entraînements dans la noirceur et le silence du matin encore endormi. Au cœur de cette jolie ville qu’est Sherbrooke se trouvera un groupe d’irréductibles coureurs en attente d’un printemps rempli de promesses. Je serai parmi ces fous qui poussent des intervalles sur la neige et la glace en pensant à toi avec hargne. Je ne serai pas seul, oh non. À mes côtés, mes frères d’armes auront aussi en tête des objectifs qu’ils méditeront tout l’hiver.

Cher marathon,

Repose-toi.

Repose-toi bien.

Car au dégel…

Je serai prêt.

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